Interview de Latexus2018-07-03T02:00:26+00:00

Latexus

Latexus suscite l’inquiétude et le malaise avec sa tête rentrée dans les épaules, son corps transi et ramassé sur lui-même, surtout ce regard hypnotique et planté droit devant lui, souvent concupiscent, et qui ne sourit jamais. Lors d’une soirée d’information, contrairement à la bande de jeunes qui préféraient rire entre auz, il avait répondu à toutes mes questions avec l’intérêt de qui apprécie les remises en question. Entretemps, il a lu mon livre, nous nous sommes rencontræs à nouveau et voilà ce qui s’est passé.

Interview : Alpheratz – Photographie : Palmyre Roigt

Je suis méfiant et distant.

Pourquoi ?

J’ai passé une bonne dizaine d’années dans une école de Jésuites où l’éducation par l’autorité conduisait nécessairement à la méfiance. Les châtiments corporels étaient courants, la pression psychologique omniprésente. On ne pouvait pas être absent, même avec la pire des maladies. Ceux qui n’allaient pas à la messe faisaient partie d’une liste qu’on nous lisait tous les lundis. A l’époque, je ne remettais pas en cause les choix de mes parents.

— Mais tu ne sors pas indemne de ce type d’éducation.

—J’ai une forme de culpabilité permanente. Dans les magasins, j’ai toujours peur d’être un voleur, je me sens comme un voleur.

Tiens, on s’est trouvé un point commun.

Ah ?

Oui, mais je ne ressens plus ce sentiment. J’ai fait le travail.

Le travail ?

Avec une psy.

Moi j’ai fait neuf ans de psychanalyse. Mais ça n’a pas disparu. Tous mes anciens camarades ont suivi le même parcours : le rejet de la religion. La religion, pour nous, équivaut à une sanction. Dans les relations sexuelles, j’aime être dominé. Presque tout le monde abusait de son autorité.

L’enfance détermine tout, même nos goûts sexuels.

— Je ne veux dépendre de personne. Quand j’achète un appareil, la première chose que je fais c’est de le démonter. Pour voir ce qu’il a dans le ventre.

Flippant. Mais je commence à comprendre. Regarder les êtres comme des systèmes, sans chaleur ni concessions, pour voir ce qu’ils ont dans le ventre.

— J’ai fait mon premier ordinateur il y a 37 ans. J’ai changé la pile du BIOS, l’horloge système. Les logiciels font une décrémentation pour décompter leur temps de vie. Tout le hard fonctionne toujours un peu pareil.

« Hardware, hardcore, harder, une vie hard ». Tes mots me font sourire par le réseau de relations qu’il révèle.

— J’adore démonter les montres.

Les montres ou les monstres ?

(Il sourit. Un sourire réprimé, avec les commissures qui descendent. Mais son regard s’éclaire. Quand Latexus est content de lui, un peu de lumière se glisse dans ses yeux sombres.)

Qu’est-ce que Requiem a fait naître en toi ?

En proposant un vocabulaire spécifique nouveau, Requiem va plus loin que ce qu’on pouvait pratiquer, ce qui interpelle sur les insuffisances de la langue actuelle et sur les difficultés à la faire évoluer. Certes, le « péril mortel » décrit par nos académiciens (ici la féminisation n’est pas nécessaire !) ne reflète pas la dynamique d’une société en mouvement. Il faudra cependant du temps pour qu’une écriture inclusive soit acceptée pour pouvoir être partagée par le romancier, le journaliste, le scientifique et le juriste.

La linguistique explore l’interdépendance de la langue et de la pensée. Quel exemple peux-tu en donner ?

Tout comme l’art, l’éducation ou les médias, la langue n’est pas… neutre. Elle est d’autant plus efficace pour porter des stéréotypes que, aujourd’hui encore, beaucoup de gens estiment que le combat pour une écriture non genrée n’est qu’une mode ou une joute entre intellectuels. Or les représentations les plus efficaces sont celles qui ne sont pas perçues comme telles. Le terme « homme » servant à identifier à la fois le mâle et l’être humain en est l’illustration classique. Mais il y a bien d’autres mots. Je n’ai par exemple pris conscience que récemment du sens sous-jacent du mot « maternelle » lorsqu’il désigne l’école, un lieu où, comme par hasard, les enseignants y sont très majoritairement des femmes.

Et ça te gêne ?

Non mais Je ne sais pas qui je suis pour ma mère.

Son fils ?

J’en sais rien. Ma psychanalyse m’a rappelé ce qu’elle avait dit, une fois, en tenant mon petit frère dans les bras : « Ah ! Lui au moins il ressemble à une fille ! » Dans cette phrase, tu as tous les effets pervers de la filiation, comme par exemple avoir des enfants non conformes à une espérance. Mon frère c’est le petit blond aux cheveux bouclés. Depuis qu’il est né, ma mère me nomme par son prénom. Alors je ne sais pas qui je suis. Son prénom commence par un A. C’est une façon de reprendre la symbolique et de repartir à zéro, de dire : « On s’est plantés jusqu’à présent, maintenant on repart à zéro ». J’ai été habillé en fille jusqu’à quatre ans. Dans notre famille on traîne des drames, des silences, de l’autodestruction. Après la mort de son premier amour à la guerre, ma grand-mère s’est mariée à une personne qu’elle détestait, à qui elle a pourri la vie. Ses enfants, dont ma mère fait partie, ont sauvé leur père du suicide. C’était un univers austère, d’obéissance, de rigueur, de devoir. La notion d’affection n’avait peut-être même pas de sens. C’est difficile d’aimer des gens qui ne sont pas aimables.

Est-ce que tu as aimé quelqu’an dans ta vie ?

Non. Je n’ai eu que des passions. Des histoires qui duraient le temps des passions.

Donc, pas marié, pas d’enfants ?

Non. Et aucun regret quand je vois le degré d’asservissement dans lequel se mettent les parents. Je suis dans l’instant. Tu peux dissuader toutes celles qui s’intéressent à moi pour ce motif.

(Cette fois, nous sourions ensemble, et même ses yeux sont de la partie.)

Utilises-tu l’une des ressources du français inclusif ?

J’applique depuis quelques années la féminisation des noms de métiers, les formules inclusives telles que « toutes et tous », et les principales règles prônées en 2015 par le Haut Conseil à l’intégration, que le Premier ministre a récemment banni de nos pratiques. Je pense m’être approprié l’ensemble des ressources offertes par la langue « orthodoxe », mais sans oser introduire de néologismes et en restant timide dans l’emploi de la règle de proximité. Parallèlement au débat sur la langue, s’est développé dans nos sociétés celui sur l’identité de genre. J’ai la chance de fréquenter des univers, militants, ludiques ou festifs, où la prise de conscience de la non binarité des genres, de leur fluidité et du respect dû aux personnes trans et intersexes a intégré le comportement de chacune et chacun. Je suis devenu beaucoup plus respectueux de celles et ceux qui veulent qu’on les nomme autrement que ce que leur apparence physique pourrait a priori laisser penser. Encore un sujet de langue.

Pourquoi continuer à lire ?

Lire est une nourriture et je suis insatiable. C’est le bain quotidien dans l’imaginaire qui permet de replonger ensuite plus sereinement dans la réalité.

An autaire phare

Difficile de choisir. C’est l’œuvre de Voltaire, c’est Camus. C’est Giono. Je reste ému par la belle écriture de Claudie Gallay (les Déferlantes) et je ne me suis pas remis de la lecture des Bienveillantes, analyse glaçante de Jonathan Littell sur le nazisme. Avec Un certain M. Piekielny, François-Henri Désérable vient de réveiller chez moi le souvenir de Romain Gary : je cours acheter La Promesse de l’aube.

As-tu une cause qui te tient à cœur et que fais-tu pour elle ?

Je culpabilise de m’intéresser à une multitude de causes, ce qui rend difficile de s’engager vraiment. Un des sujets auxquels je suis le plus sensible est le scandale des personnes sans abri. Une société qui a atteint un tel niveau de richesse et qui dispose de milliers de logements vacants sans la volonté de faire de cette question une priorité absolue va à sa perte.

L’école idéale devrait…

Eduquer au respect et à l’acceptation des différences, et développer un esprit critique favorisant le regard lucide sur soi, sur les autres et sur le monde. Ce serait une école qui assure réellement l’accès aux fondamentaux (s’exprimer, lire, écrire et compter) pour préparer à une intégration sociale qui ne soit pas basée sur la compétition.

Moi, Président de la République,

je tordrais le cou à la théorie du ruissellement qui légitime l’enrichissement des plus riches et je développerais une forme de croissance douce, plus respectueuse des êtres humains et de l’environnement. Heureusement, je ne serai jamais Président de la République.

Pourquoi, « heureusement » ?

(Il refuse de répondre. Pendant toute la durée de cette collaboration, il a veillé à ne jamais être reconnu.)

Quel serait le point commun à toutes les guerres ?

Avoir constitué une partie de la vie de la quasi-totalité des humains depuis des millénaires, ce qui me conduit à apprécier la chance d’appartenir à une génération qui a vécu une existence sans conflit.

Un exemple de ce qui te touche

La triste manière dont la France accueille les migrants.

Ton dernier mensonge

Mentir est trop fatigant, écrivait Camus. Ne jamais mentir est un objectif que je me suis fixé il y longtemps. Le moins lointain souvenir de mensonge qui me revienne est celui de la boite à lettres de mes parents, que du haut de mes douze ans j’essayais d’atteindre pour falsifier les notes de mes bulletins scolaires.

Une foi ?

J’ai fini par me libérer de toute forme de foi ou croyance religieuse, sans être – trop – tombé dans le piège des nouvelles divinités de la consommation. Il me reste à – m’efforcer de – croire en l’Homme (la majuscule justifie l’inclusion, n’est-ce pas ?)

Al n’y a pas d’inclusion ici, seulement une figure linguistique qui fait croire à une inclusion. Mais cette inclusion est purement linguistique. Les chiffres des violences intra-familiales et du système prostitutionnel disent un autre discours, un discours excluant les femmes. Finalement la linguistique aussi, en quelque sorte, amène à démonter des monstres.

Une dépendance ?

A peu près aucune. Le plus agréable est de ne pas avoir à se forcer pour ne pas être dépendant. Toutes les formes de servitude volontaire me font peur.

Ton rapport avec le sexe ?

Une vraie gourmandise qui associe, le plus souvent, plaisir des corps et rencontre des esprits. Avec ils ou avec elles, au hasard de soirées où se mêlent le plus souvent convivialité, musique, danse, érotisme et humour. C’est par excellence un univers où on ne triche pas.

C’est quand, déjà, la prochaine soirée dont tu m’as parlé ? La Hell’o Kinky.

Je ne sais pas. Tu veux venir ?

Pourquoi pas ? C’est une soirée fétichiste, c’est ça ?

Pas seulement. C’est une soirée oblique.

« Oblique » ?

Il y a les soirées « verticales », où on danse et où on se rencontre. Il y a les soirées « horizontales », de type libertines, où on vient principalement pour avoir des relations sexuelles. Et il y a les soirées « obliques », où tout est possible. Les gens peuvent avoir des relations sexuelles sur place, en général c’est prévu par les organisateurs, mais il n’y a rien d’obligatoire. Et il n’y a pas que des fétichistes, mais toutes sortes de personnes et de pratiques, comme l’encordage par exemple. Moi j’attache et j’aime être attachæ, je peux adopter les deux rôles. Mais j’aime aussi la vanille !

Ah oui, la fameuse vanille dont K-ro Tyler m’a appris le sens sexuel, et qui qualifie les pratiques sexuelles les plus banales, ou les moins imaginatives, en comparaison avec le goût des glaces proposé et demandé la plupart du temps. Les gens sont en latex ?

Cuir, vinyle, latex, ou non. Beaucoup de gens s’habillent ainsi pour le plaisir des matières, qui sont très différentes. J’adore le cuir pour son côté inextensible, contrairement au latex. Je porte du cuir très serré, j’ai le goût de la contrainte. En latex c’est autre chose, c’est tellement moulant que la personne paraît à poil. C’est une source d’excitation. Du temps des Croisières élastiques, on était sur des péniches. Quand on passait sous les ponts, les gens ouvraient des grands yeux sur la nudité, les costumes, les attitudes provocantes. Ce côté extrême libère les envies de chacun mais il est hyper respectueux, il n’y a pas de « porcs » dans ce milieu-là.

Tu veux dire que les gens qui assument leur désir d’explorer le sexe font du consentement un principe de base et sont très conscients des problèmes de santé ?

— Oui. Tu as aussi Erosticratie, un collectif qui organise des soirées et veut faire entrer l’Eros dans les cités, ainsi que « Les ateliers d’Eros : écrire l’intime », ateliers d’écriture organisés par Marion Favry.

Qu’est-ce qui te rend heureux ?

Ce qui peut me rendre heureux c’est d’être réjoui par une situation imprévue ou une rencontre qui subjugue. La routine m’ennuie. La rencontre avec un certain nombre de femmes reste gravée en moi. Sans doute la conséquence de la découverte d’une fille de mon âge, sur un banc de la maternelle, dont je suis instantanément tombé amoureux vers l’âge de quatre ans et dont je n’ai pu oublier le regard. Je me suis approprié la formule de Socrate qui disait que Le bonheur, c’est le plaisir sans remords. Une approche modeste du bonheur réduit le risque d’être déçu.

Une parole inspirante

« Lorsque l’on se cogne la tête contre un pot et que cela sonne creux, ça n’est pas forcément le pot qui est vide. » Confucius. Un peu d’autodérision ne fait jamais de mal.

Une idée pour s’améliorer ?

Croire en soi. Entretenir une capacité d’étonnement.

Qu’aimerais-tu devenir ?

Je me pose de moins en moins la question de cette façon. Je pourrais seulement tendre à être plus acteur et moins spectateur du monde.

Un symbole ou une vision

Je m’imagine admirant la Terre, du hublot d’un satellite intergalactique, avant de m’endormir en apesanteur.


Qu’aimerais-tu ajouter ?

Rien si ce n’est souhaiter le succès de l’écriture inclusive. Merci Alpheratz et bonne chance.

Obsédé de prudence et de mécanismes, Latexus m’a beaucoup donné malgré ses craintes et ses contraintes. Merci pour ta Confiance.