EConférence :

Un genre neutre binaire
ou non binaire ?

EConférence donnée le 13 avril 2020

Association Bi’Cause (Discord)

INTRODUCTION
I.Le genre neutre binaire
II.Le genre neutre non binaire
CONCLUSION
Bibliographie

Introduction

Parce que “les limites de ma langue sont les limites de mon monde” (Wittgenstein 1922, par. 6.54), les locutaires qui s’affranchissent de certaines limites sur les plans social et philosophique se réapproprient la langue française dans le but d’accorder leur pensée et leur langue, celle-ci étant devenue limitante pour les nouveaux concepts mis au jour.

Ces nouveaux concepts, ce sont ceux de la pensée du féminisme et du genre, qui ne font rien moins que remettre en cause l’invariant anthropologique selon lequel l’homme ne peut pas être enceint (les hommes trans ayant conservé leur appareil reproducteur donnent naissance à des enfants), la domination masculine, ainsi que la croyance européocentrée selon laquelle æn ne peut être qu’homme ou femme1.

Or, comment nommer ces nouveaux concepts avec des mots qui ne peuvent les concevoir, puisqu’ils les invisibilisent ou en nient l’existence ? C’est pour dépasser cet obstacle que les locutaires du français inclusif, ayant changé de pensée, ont changé de mots.

Mais pourquoi passer par les mots ?

Parce que, selon Roland Barthes dans sa Leçon inaugurale de la chaire de sémiologie littéraire du Collège de France prononcée le 7 janvier 1977 : « Le langage est une législation (…) Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement, et que tout classement est oppressif (…) Dans notre langue française (…), je suis obligé de toujours choisir entre le masculin et le féminin… Le neutre ou le complexe me sont interdits (…) La langue (…) n’est ni réactionnaire, ni progressiste : elle est tout simplement fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. (Barthes 1978 : 12-14)

Grâce aux mots qu’als inventent, les locutaires du français inclusif sont en train de se défaire de deux obligations fascistes :

1/als se défont de l’obligation à dire leur genre, c’est-à-dire leur conformité à une norme sociale, voire à des stéréotypes ;

2/als se défont de l’obligation à dire le binarisme, idéologie selon laquelle le monde ne peut se concevoir que selon deux catégories socialement hiérarchisées qui s’opposent, se complètent ou s’excluent, par ex. le blanc et le noir, les riches et les pauvres, les hommes et les femmes.

Les locutaires francophones, en inventant ou en réactivant des mots nouveaux ou disparus pour se dire et dire le monde ne consultent pas forcément les linguistes, ni ne se consultent pas forcément entre auz. Leurs créations sont personnelles, mais cela ne veut pas dire qu’elles ne sont pas pertinentes, cela implique que leurs créations se concurrencent. Nous sommes donc aujourd’hui dans une situation de « confusion linguistique », où plusieurs systèmes de formation de mots que je qualifie « de genre neutre » cohabitent.

Je propose donc de vous présenter les deux systèmes de formation de mots de genre neutre, le premier que je nomme « le genre neutre binaire », le second « le genre neutre non binaire ».

I.Le genre neutre binaire

Je classe ici les mots dont la forme est composée des marques du masculin et du féminin.

Ex. « Iel s’exprimait avec cette simplicité qu’avaient toujours les enfants persuadés de tout savoir. »

(Solomon Rivers 2019, L’Incivilité des fantômes, traduction française de Francis Guévremont)

Ex. « Lae candidat.e devra adopter dans ses recherches de terrain les bonnes pratiques »

(Melina Germes 2019, offre d’emploi publiée sur le site du CNRS pour le projet européen HERA: Governing the Narcotic City)

Ex. « Typhaine D fait la courte échelle aux héroïnes tapies en chacune de noues. »

(Lucie Sabau, date inconnue, site de Typhaine D)

Ex. « Sociable, Travailleureuse, rigoureuxeuse et disponible. »

(Farinah A., date inconnue, site Yoopies)

La formation de ces nouveaux mots (iel, lae, candidat.e, noues, travailleureuse, rigoureuxeuse) est facilement reconstituable par les francophones parce qu’ils sont composés de mots ou de marques de genre masculin et féminin. Cette formation limpide est un atout pour la situation de communication que crée la présence de néologismes dans un texte, car chaque fois que nous sommes exposæs à un mot jamais rencontré, que ce soit un archaïsme (comme autrice) ou un néologisme (comme iel), le processus de communication est impacté : notre esprit bute sur le mot.

Mais le genre neutre binaire, en ne s’écartant pas de la norme binariste, norme selon laquelle le genre grammatical en français ne peut se concevoir qu’en termes binaires masculin/féminin, me paraît renforcer et perpétuer cette norme. Cette analyse se fonde sur la nature même de ce qu’est un mot, à savoir un symbole, une convention acceptée de touz et une « loi générale » qui « influencera la pensée et la conduite de son interprète » (Jacobson citant Charles Peirce 1965 : 37). Etant donné le consensus dont il bénéficie, ce symbole sous-entend dans l’esprit des locutaires qu’il doit se reproduire, en présentant sa propre constante comme inévitable.

De là se déduit la limite de ces mots binaires sur le plan de leur capacité à exprimer un nouveau monde, à savoir un monde qui ne se réduit pas à une pensée binaire. Car si le français inclusif est le produit du féminisme, il est aussi le produit de la pensée queer, qui rejette justement le binarisme, ou conception du monde qui ne conçoit celui-ci qu’au prisme de l’opposition ou de la complémentarité de deux termes. Æn peut donc s’interroger sur la pertinence de mots binaires ayant pour fonction de représenter une pensée non binaire.

Au contraire, les mots de genre neutre non binaire me paraissent servir davantage cette pensée féministe et queer.

II.Le genre neutre non binaire

Avec « x »

Ex. « NO ESTÁS SOLX »

(Traduction libre de l’espagnol : TU N’ES PAS SEULX.)

(Sprite 2019, cité par C. Z.-C., publicité, Facebook, vidéo à 0:07)

Ex. « contenx de te lire »

(T.I. 24/05/2019, courriel, messagerie électronique OVH)

Avec « z »

Ex. « Bonjour à touz, »

(M.G. courriel du 10/05/2019)

Ex. « le risque que les parenz décident coûte que coûte de conformer le sexe de leur enfant à un modèle binaire »

(Benjamin Moron-Puech 05/10/2019, « Intersexe et bioéthique », blog Carnets Hypothèses)

Avec « æ »

Ex. « Un peu stressæ quand même je ne vais pas mentir. »

(S.K. 27/08/2019, Facebook)

Ex. « je suis blessæ »

(A., 2016, article site Simonæ)

Avec « al » selon le « système al »

Le “système al” doit son nom au pronom de genre neutre al, variation dialectale du pronom de genre neutre el, tous deux attestés en ancien et moyen français (Zink 1989 et 1997) et réactivé dans le roman Requiem, paru en 2015. Il permet la formation de mots à partir d’un a servant de modèle et conçu symboliquement comme un principe premier. Ce système utilise les suffixes al, an, ane, aine, aire comme des dérivés de ce a paradigmatique.

Ex. « J’avais une bonne relation avec al. »

(Y. 03/09/2019, Discord Bi’Cause)

Ex. « en l’absence de corpus très importants prétraités par des humans »

(T.I. courriel du 18/07/2019)

Ex. « Une petite liste de copaines qu’on aime bien »

(Anonyme, sans date, site communicationantifascistebigcarte.com)

Ex. «  inspirataire de meilleures vies terriennes »

(C.L. 02/10/2019, Facebook)

Système de formation par « proximité phonatoire »

Ex. « si jamais quelqu’um en a besoin »

(N.N. 20/11/2019, Facebook)

Dans cet exemple, le néologisme « um » semble avoir été choisi en fonction du rapprochement graphique et sonore qui peut exister entre m et n, selon Ann de Villeneuve dans son guide de 2019 La Langue inclusive pour les nul-les.

Une formation par rapprochement phonatoire est également proposée par Davy Borde dans son essai linguistique Tirons la langue (2016) :

conquérant·te(s) → conquérande(s)

patient·te(s) → patiende(s)

candidat·te(s) → candidade(s)

prêt·te(s) → prêde(s)

(Davy Borde 2016, Tirons la langue, p.97)

Ces mots peuvent faire l’objet de diverses critiques. Premièrement, ils sont rarement connus, contrairement aux mots de genre neutre binaire (candidat/e), ce qui fragilise l’interaction orale ou écrite, en produisant des hésitations dans leur production et dans leur réception. Deuxièmement, le choix multiple que constituent leurs différents systèmes de formation questionne leur légitimité, alors que la grammaire prescriptive continue à nous éduquer et à nous formater pour que nous refoulions le sentiment d’anomalie en présence de sa célèbre injonction « le masculin l’emporte sur le féminin ». Troisième critique qu’æn peut faire au genre neutre non binaire : avec lui, la marque morphologique du féminin, associée à la catégorie sociale des femmes, disparaît à nouveau, par ex. lectaire ne comporte plus aucune « trace » de féminin (ni de masculin), contrairement à lecteurice. Parce que, dans un monde idéal, la grammaire devrait visibiliser tous les genres sociaux, le genre neutre non binaire peut faire penser à un nouveau genre masculin, qui ferait à nouveau tomber les femmes dans les oubliettes de la pensée.

CONCLUSION

La reconnaissance du caractère médicalement ou socialement construit des classes de sexe et de genre réunit un ensemble de travaux dans le champ littéraire, scientifique, juridique et social. Le courant de pensée qui en est issu nous semble aller dans le sens de la reconnaissance et de l’emploi d’un troisième genre en société et en langue.

Cette compréhension que l’identité d’un être humain est à la fois un continuum (Fausto-Sterling 2012), une construction sociale et un processus intime, donc un état en mouvement, remet en question le paradigme fixe et définitif de la binarité, fondé sur deux catégories irréductibles, qui s’excluent, s’opposent ou se complètent.

Mais cette reconnaissance se heurte à toutes les personnes qui ont besoin, pour des raisons personnelles ou professionnelles, d