Interview de Benjamin2018-06-21T20:52:22+00:00

Benjamin

Tu as vu ce sourire ? Je n’ai jamais rencontré personne comme ça. Même les enfants ne sont pas comme ça. Je craque complètement pour Benjamin, tout le monde craque complètement pour Benjamin. Enfin j’imagine. A cela s’ajoute une grande douceur de la voix, une élégance du verbe qui ne t’interrompt jamais, ou presque. Cet homme a tout compris de la puissance qu’a la courtoisie. Enfin cet homme… façon de parler. J’ai rencontré Benjamin dans le cadre de notre lutte commune pour sortir de la pensée non binaire. Il a créé une association, le GISS1, qui œuvre dans le domaine juridique pour faire cesser les mutilations sur les enfants næs intersexuæs et faire reconnaître le sexe/genre neutre en France. A cela s’ajoute sa casquette de professeur et chercheur en droit.

Interview : Alpheratz – Crédit photo © Palmyre Roigt 2017

Donc, je dois parler de toi au masculin ?

J’ai conscience que les gens m’identifient à un mec hétéro. Ça me convient pour l’instant. Je préfère qu’on parle de moi ainsi.

Benjamin expérimente également le genre neutre, sauf dans les structures impersonnelles, pour lesquelles il n’en ressent pas le besoin. Sa réponse soulève un conflit linguistique : dois-je exprimer ce que je ressens (à savoir que Benjamin est une personne non binaire) et utiliser des mots de genre neutre pour le décrire ou dois-je exprimer cette personne avec les mots qu’elle me demande d’utiliser ? Par respect de son choix, j’utilise le genre de sa préférence.

Qu’est-ce que Requiem a fait naître ?

De la musicalité (pour la musique du genre neutre), du dégoût (pour certains passages extraordinairement réalistes de la vie d’un détenu) et surtout des MONDES, ceux dans lesquels évoluaient les protagonistes, mondes souvent marginaux que j’ignorais et que j’ai découverts.

La linguistique explore l’interdépendance de la langue et de la pensée. Quel exemple peux-tu en donner, quelle expérience peux-tu en donner ?

Il y a quatre mois, avant de te rencontrer et de découvrir le genre neutre, je n’avais aucun problème à commencer un courriel, un discours par des expressions comme « bonjour à tous » ou « chers amis ». Aujourd’hui, je vois la violence psychique, la domination de ces mots. Peu s’en rendent compte tant als ont intériorisé la domination, pour reprendre une idée travaillée par le philosophe canadien Charles Taylor.

Utilises-tu l’une des ressources du français inclusif ?

J’ai découvert le point médian il y a deux ans, à la suite d’une tribune écrite avec d’autres cherchaires sur les mutilations génitales pratiquées sur les personnes intersexuées. Progressivement, je me suis mis à l’utiliser, malgré les réactions négatives de collègues autour de moi, lesquels me disaient que quand als voyaient cela, cela décrédibilisait mon courriel et leur donnait envie de ne pas le lire. Plus tard, j’ai découvert le genre neutre tel que tu le proposes et je l’utilise dans la plupart de mes courriels à des proches et à des étudianz en indiquant bien dans la signature quel est ce genre et d’où il vient. Quand je me sentirai suffisamment à l’aise avec, je pense l’utiliser dans mes écrits académiques.

Pourquoi continuer à lire ?

Pour approfondir l’expérience du genre neutre, permettre à cette empreinte égalitaire de se développer et comprendre aussi comment toutes ces histoires des protagonistes de Requiem, a priori sans lien, vont finalement se rejoindre.

An autaire phare

Georges Orwell pour 1984 évidemment. Presque pas un jour sans que je pense à la novlangue…

La novlangue est une invention de Georges Orwell dans son roman extraordinaire « 1984 ». Dans ce livre qui dénonce l’emprise exercée par une dictature sur la pensée de chaque individu, la novlangue sert justement à empêcher la liberté de penser par l’interdiction de certains mots au profit d’autres, qui concourent au système oppressif. La novlangue se retrouve souvent citée par les adversaires du français inclusif qui y voient un avatar de cette novlangue. On peut comprendre que, recommandé par les institutions dans ses guides de rédaction non sexiste, le français inclusif leur semble inquiétant, et illustrer un abus de pouvoir. Mais d’une part, les politiques linguistiques ont toujours existé. A ma connaissance, aucun d’entre ces adversaires ne proteste contre celle qui impose la règle du « masculin l’emporte sur le féminin »… D’autre part, le français inclusif est né d’une démarche contraire à un esprit totalitaire, à savoir le besoin fondamental de l’expression juste de la personne. Ce n’est pas un complot de la part nos institutions pour contrôler la pensée des individus. Ce sont les individus qui ont cherché et/ou inventé des unités et des structures pour se dire soi et dire le monde de la manière qui leur semblait la plus juste. Le contraire de la novlangue.

As-tu une cause qui te tient à cœur et que fais-tu pour elle ?

La défense du plus faible, comme beaucoup de mes concitoyans. Les êtres qui m’intéressent le plus sont les minorités corporelles. Actuellement, j’essaie d’appliquer à la société les résultats des recherches fondamentales que j’ai développées ces dernières années sur les personnes intersexuées, c’est-à-dire ces personnes dont le corps n’est ni tout à fait masculin, ni tout à fait féminin et qui sont extrêmement marginalisées par notre société. Demain, j’aimerais étendre ma réflexion aux personnes sourdes et revisiter la notion de handicap. Après-demain, approfondir peut-être aussi la question animale.

Bonne chance !

Ahah ! Oui ! Ça va être utile.

L’école idéale devrait…

Cultiver la différence ! Je suis un grand partisan de la devise de l’Europe « Unis dans la diversité ».

Moi, Président de la République, je…

prendrais les mesures politiques et juridiques pour l’arrêt des mutilations sur les enfants intersexuæs (pour reprendre le titre d’un article1 que j’avais fait pour Slate dans leur dossier rassemblant 100 propositions de cherchaires).

Quel serait le point commun à toutes les guerres ?

L’incompréhension de l’autre comme cause de la guerre et la volonté d’imposer son opinion comme manifestation de la guerre.

Un exemple de ce qui te touche

J’ai deux enfants à qui j’essaie de faire passer le message de la diversité de l’espèce humaine, notamment quant au caractère limité de la différence homme / femme. De temps en temps il arrive que mes enfants, lorsque nous nous rendons dans des toilettes, me disent, « ah papa, tu as vu ils ont encore oublié les intersexes ; c’est pas gentil ça ! ». Cela fait partie des petites choses de la vie qui permettent de garder la foi en la diversité naturelle !

Ton dernier mensonge

Je ne m’en souviens plus… Je ne mens en effet pas, même si cela me conduit parfois à ne pas répondre à des questions ou à trouver une manière de répondre qui suggère à mun interlocutaire une réponse qu’al voulait entendre, tout en me réservant les moyens de lui dire après, « non je ne t’ai pas dit cela, mon message était plus nuancé »… Ma femme me dit parfois que c’est pire que le mensonge, très « jésuite », mais je ne me résous pas au mensonge…

Une foi ?

La foi en Dieu.

— Tu es croyant ?

Oui. Catholique.

Attends, je digère… C’est choquant pour moi d’apprendre que tu es de religion monothéiste, alors que toutes ont clairement inscrit dans leurs textes sacrés la soumission et l’infériorisation des femmes.

Tu sais bien que tout dépend du contexte et des interprétations. A l’époque ces textes ont représenté un progrès social important. Nous pouvons très bien accepter l’idée que ces textes sont valables pour partie, et écarter les passages incohérents avec leur esprit, qui consiste à dire que nous devons nous aimer les ans les autres, quelles que soient les catégories.

T’es-tu rapproché de la religion pour appartenir à une communauté, une famille ?

Sûrement, oui.

Et tu te sens en famille parmi les Catholiques ?

Pas vraiment. Dans les grandes villes nous n’arrivons pas à créer des projets ensemble. Je me sens plus à ma place dans des petits villages.

Une dépendance ?

Une dépendance à l’égard du savoir ! J’ai un besoin vital de lire, d’apprendre, d’écouter des conférences, même en vacances pour le désespoir de mes proches.

Ton rapport avec le sexe ?

Parce que cela m’arrange, j’entendrai la question comme renvoyant non à la sexualité mais aux caractéristiques biologiques. Je crois que le sexe n’est pas binaire et que, comme tout organisme, il y a une infinité de combinaison de formes, de couleurs, mais aussi de textures.

Qu’est-ce qui te rend heureux ?

Voir les autres heureuz, en commençant par çauz qui sont autour de moi ; découvrir le monde par les livres, les visites, les gens ; monter des projets fous avec des collègues ou des amiz et les voir (parfois) se réaliser ; préparer la cuisine !

Une parole inspirante

Les paroles du Christ quand il guérit les malades et qu’il refuse d’attribuer le péché à l’individu ou à la famille, comme l’y enferme la question qu’on lui pose. Pourquoi ce silence, peut-être parce que le Christ considère que la lèpre, symbole du péché, est multifactorielle et résulte en grande partie aussi de la société ! Cela nous rappelle l’importance du social dans la maladie, au point que certaines maladies sont totalement fabriquées par la société, en particulier l’intersexuation. Les personnes intersexuées ne sont pas malades lorsqu’elles viennent au monde, mais, à force de les considérer comme malades nous les rendons telles !

Une idée pour s’améliorer ?

Écouter la parole de l’autre.

Qu’aimerais-tu devenir ?

Responsable d’un projet européen de recherche action sur les minorités corporelles !

Un symbole ou une vision

La main tendue sur la voûte de la chapelle Sixtine.

Fresque du plafond de la chapelle Sixtine, Michel-Ange 1508-1512


Qu’aimerais-tu ajouter ?

Une question : pourquoi sommes-nous sur cette terre ?

La raison qui explique notre présence sur terre tient dans la présence de l’eau je crois. Sinon la raison qui légitime notre présence sur terre tient selon moi uniquement dans notre capacité à la rendre encore plus belle.

Benjamin est une connaissance récente. J’aime travailler avec lui. Il est fiable, réactif, à l’écoute effectivement, et ne perd pas de temps. Nos collaborations inscrivent notre relation dans la durée. J’espère que nous nous en sortirons bien, mais j’ai confiance. Parce que le signe crée de la réalité, j’ai l’impression que son appropriation du genre grammatical neutre et sa pratique ont suscité en lui des questions sur son identité personnelle, privée et publique. Les mots nous changent autant que nous changeons les mots.

1 http://www.slate.fr/story/140261/mesures-politiques-juridiques-mutilations

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