Zéromacho2018-06-16T01:19:22+00:00

Une association d’hommes contre la prostitution
lutte contre cet ordre des choses
au service d’une société inclusive: Zéromacho

paru sur le Huffingtonpost.fr le 13/04/2018

Pourquoi la prostitution existe-t-elle encore en 2018 et pourquoi s’intéresser à cette question en linguistique? Parce que, pour le système prostitueur, les femmes restent des sous-hommes et que la langue française reflète cet ordre des choses.

Notre société est l’héritière d’une idéologie qui permettait à Pythagore d’écrire le plus tranquillement du monde: « Il y a un principe bon qui a créé l’ordre, la lumière et l’homme et un principe mauvais qui a créé le chaos, les ténèbres et la femme »[1]. Plus de deux mille ans plus tard, la perpétuation de la prostitution malgré l’abolition (au moins juridique et dans notre pays) des autres systèmes de traite humaine (esclavage et travail des enfants) fait état d’un monde incapable de prendre le mal à la racine: la pensée que les femmes sont des êtres humains de seconde catégorie.

Or l’expression de cette pensée se fait principalement par le discours dominant et ses relais (école, famille, monde professionnel, armée, religion) auxquels s’ajoute l’inertie créée par le temps que met la fabrication des lois et la constatation de leurs effets.

Mais le XXIe siècle est peut-être en train de changer la donne comme aucun autre siècle ne l’a fait avant lui, notamment grâce à l’inclusivité. Qu’est-ce que l’inclusivité? Pourquoi parler d' »inclusivité » et non d' »inclusion »? L’ « inclusivité » désigne la ou les politiques qui s’appuient sur l’inclusion, en société et en langue, des catégories minorisées par une catégorie dominante. Le mot trouve son origine dans la philosophie politique de Judith Butler dans Défaire le genre (2004) et dénonce ce discours prétendument universel d’une catégorie dominante qui s’approprie le pouvoir, les privilèges et même la langue.

Penser la loi

L’association Zéromacho[2], parce qu’elle n’est composée que d’hommes, s’attaque précisément à l’endroit où le travail est nécessaire pour qu’évoluent les mentalités: la pensée. Initiée par la féministe Florence Montreynaud, Zéromacho a la particularité d’être uniquement composée d’hommes qui ont constitué un réseau international. De tous âges et de tous pays, ceux-ci mettent les clients face à leurs comportements, car le système prostitueur est un crime organisé à grande échelle principalement par des hommes et pour des hommes. Zéromacho affirment eux aussi que la honte doit changer de camp.

Ainsi soutiennent-ils la loi du 13 avril 2016 qui est commémorée le 13 avril. Cette loi progressiste issue d’un collectif d’une soixantaine d’associations dit « Collectif Abolition 2012 »[3] a abrogé le délit de racolage et placé l’Etat du côté des personnes prostituées, les reconnaissant non pas responsables mais victimes du système prostitueur.

Sur le terrain, les associations comme le Mouvement du Nid[4] observent une amélioration de l’image des personnes prostituées suite à la promulgation de la loi. Deux mille cent trente-six clients ont été interpellés et verbalisés. Des stages de responsabilisation et de sensibilisation ont été organisés dans quatre départements français.

A l’Inter-LGBT, on rappelle cependant que pour les personnes trans et migrantes, rejetées par un système qui multiplie les obstacles à leur intégration (absence d’état-civil en accord avec leur identité de genre et/ou leur nationalité donc toute possibilité de s’intégrer et de travailler), la prostitution peut être un outil pour assurer leur survie, sortir de la précarité et acquérir une indépendance.

Penser l’éducation

Les hommes de Zéromacho, malgré leur appartenance à la catégorie sociale dominante, et malgré tous les privilèges dont ils bénéficient en tant qu’hommes majoritairement blancs, cisgenres[5] et hétérosexuels n’ayant jamais eu à se prostituer pour survivre, sont conscients de la double difficulté inhérente à leur position: premièrement, la difficulté de comprendre çauz* dont ils défendent les droits et qui sont confrontæs* à un parcours d’obstacles permanent, deuxièmement la difficulté de rester à leur contact et à leur écoute, du fait même de leur composition exclusivement masculine.

Par ailleurs, l’identification des problèmes spécifiques à l’enfance (cours d’école monopolisées par les garçons, jouets perpétuant les stéréotypes de genre, absence de représentation scientifique des organes sexuels féminins dans les manuels scolaires contrairement aux masculins) poussent à reconsidérer l’éducation des enfants afin d’éviter la perpétuation des stéréotypes. L’éducation d’une société inclusive devrait aussi pouvoir rappeler que la sexualité ne peut être que gratuite, libre, désirée et fondée sur une relation égalitaire.

Penser la sexualité

Pour les Zéromachos, engagés depuis 2011 pour l’égalité, la date du 13 avril est une date anniversaire qui fait espérer des relations plus saines entre personnes de différents sexes et genres. « Les échanges qu’on a entre hommes à l’association permettent parfois de comprendre ce qui ne va pas en nous-mêmes et renforce notre détermination à construire une sexualité égalitaire » confie Léo Le Ster, membre de Zéromacho. « Notre sexualité définit aussi notre vision du monde et, en creusant, on s’aperçoit que le sexe cache des tas d’enjeux personnels, par exemple de reconnaissance et de pouvoir, qui dépassent largement le cadre de ce que font des personnes dans un lit avec leur corps! Avec mon expérience en tant que militant et bénévole au Planning Familial de Paris, cet engagement est ce que j’ai connu de plus fort dans ma vie. »

Penser la langue

Le site de Zéromacho est en français inclusif, de même que celui de l’association non abolitionniste le STRASS (Syndicat des travailleurEUses sexuelLEs). Ce consensus à propos de l’importance de visibiliser les femmes dans la langue, de la part d’associations au positionnement aussi opposé, est intéressant sur le plan linguistique: pour touz*, le procédé qui consiste à nommer des femmes au masculin est devenu tout simplement impensable.

Parce qu’als* viennent de partout et ne peuvent se réduire à un seul groupe social, les locutaires* du français inclusif sont en nombre grandissant, témoignant d’un désir des francophones de choisir leurs mots pour servir leur pensée, et non la desservir.

Le combat pour que la prostitution sorte de son statut de « mal nécessaire » doit se livrer sur tous les fronts, y compris sur celui des idées. Zéromacho travaille et recrute des bénévoles pour que l’égalité ne soit pas un vain mot au frontispice des mairies, mais un véritable modèle de société.

* Application des formes neutres du français inclusif

[1] En exergue du « Deuxième sexe » de Simone de Beauvoir.

[2]https://zeromacho.wordpress.com/

[3]http://www.mouvementdunid.org/IMG/pdf/brochurecasfrfinalfrweb.pdf

[4] dossier p12, prostitution & société | numéro 194

[5] Dont le genre est conforme au sexe assigné à la naissance.