Interview de Lise2018-06-22T01:30:18+00:00

Lise

Lise est une bénévole au centre LGBTQI Île-de-France et aide à la préparation du Salon du livre lesbien. J’avais remarqué la qualité de ses questions lors du débat auquel j’avais alors participé, surprix par leur teneur philosophique. J’ai depuis appris que Lise était professeure de français et docteure en littérature française, avec pour spécialité la représentation de l’homosexualité féminine en Inde dans la littérature contemporaine. Lise a aussi échappé à la mort après une chute du troisième étage. Le récit qu’elle en fait est presque drôle : ou comment elle explique aux pompiærs, en plusieurs morceaux à terre et totalement lucide, ce qu’als doivent faire pour la sauver. Depuis, nous avons vécu quelques soirées et j’ai assisté à la soutenance de sa thèse, un souvenir intense pour la qualité des propos échangés et notre émotion. Bref, j’espère qu’elle fera durablement partie de mon paysage.

Interview : Alpheratz – Crédit photo © Palmyre Roigt 2018

Qu’est-ce que Requiem a fait naître ?

L’envie de te connaître pour dire vrai et d’en apprendre davantage quant à la genèse. Il m’a aussi et surtout fait me sentir partie d’une forme de rébellion underground, d’un pouvoir invisible qui s’organise et se diffuse et exalte. Il m’a fait sentir comme une Amazone des temps modernes, une guérillère linguistique.

Ah, le fameux roman de Monique Wittig ! Je n’ai lu que Le Corps lesbien, une claque et une vraie leçon de style. C’est vrai que le féminisme est en train de se renouveler, notamment par le mouvement non binaire. Les locutaires francophones créent tous les jours de nouveaux mots pour l’expression de leur personne  et l’égalité entre tous les genres est devenue une véritable question politique. L’Europe est en train de reconnaître l’auto-détermination des personnes trans, la transidentité n’est plus considérée comme un trouble mental par l’OMS et la France se penche enfin sur le scandale des mutilations sexuelles pratiquées par le corps médical sur les intersexes.

La linguistique explore l’interdépendance de la langue et de la pensée. Quel exemple peux-tu en donner ?

Vaugelas et l’Académie Française ont contribué à la disparition de certains mots et donc à la mise en doute que certaines professions aient pu être tenues par des femmes. A l’inverse, le français inclusif permet aujourd’hui de se réapproprier la langue française. C’est le moment ou jamais de renverser cet ordre des choses, en s’appropriant ses formes.

Tu les utilises ?

Oui ! Toutes sauf la règle de proximité.

Pourquoi ?

Disons que je l’utilise de plus en plus, et souvent sans réfléchir. Mon côté conditionné à la langue, la littérature, leur enseignement, ainsi que mon côté obsessionnel (TOC), font que mon rapport au respect de la règle est aussi complexe que mon rapport à l’explosion de la règle. (Rires.) C’est une habitude que j’essaie de perdre.

Pourquoi continuer à lire ?

Pour apprendre, rêver, réfléchir, se battre, se projeter, proposer des alternatives. Pour vivre.

An autaire phare

La difficulté de cette question culmine dans la neutralité qu’elle convoque et l’aplanissement des frontières de genres (littéraires) ! Je ne saurais pas répondre mais je dirais comme ça Ananda Devi pour la fiction, Monique Wittig pour l’engagement, Simone de Beauvoir pour l’exemple et Partha Chatterjee pour l’essai et la théorisation.

As-tu une cause qui te tient à cœur et que fais-tu pour elle ?

Le féminisme (entendu en tant que convergence des luttes). Je travaille à l’égalité à de nombreux niveaux (sexisme, les phobies liées aux pratiques, orientations et identités sexuelles, le validisme1, le racisme, le classisme2, l’abolitionnisme…). Le Salon du Livre Lesbien a pour vocation de donner à entendre des autrices silenciées et les soutenir ou les donner à entendre. Je donne des cours de FLE à des femmes migrantes. Je suis enseignante dans une école à pédagogie innovante avec des enfants qui ne rentrent pas dans les cases classiques de l’apprentissage normalisé. Je fais partie de beaucoup d’associations liées au genre, à l’identité et la sexualité. J’apprends et j’essaie de sensibiliser, transmettre au mieux. J’essaie de ne pas être oppressive et discuter avec les gen.te.s qui le sont, même lorsque cela semble insignifiant. Pas forcément pour les convaincre mais pour le relever. Et je ne tolère pas les paroles racistes, sexistes, homophobes (au sens parapluie du terme), transphobes, psychophobes, ou les attitudes validistes, classistes…

L’école idéale devrait…

Davantage pratiquer la pédagogie différenciée. Ne pas imposer de normes aux enfants. Les responsabiliser pour qu’iels se saisissent de leur apprentissage plutôt que de les accabler de règles qui ne font pas toujours sens. Etre un lieu de plaisir, d’échange, de bienveillance. Un lieu où l’on peut apprendre qui l’on est et comment l’on a envie de faire évoluer sa personne. Accepter la différence, les particularités et l’unicité de tou.te.s.

Moi, Président de la République, je…

Moi, PrésidentE de la Planète…

Ahah prix à mon propre piège. Et t’as raison, faut voir les choses en grand !

Présider un pays ne règlera jamais les problèmes qui se composent et se tissent à l’ordre mondial, surtout à cette époque mondialisatrice. Je ne suis pas citoyenne de la république mais citoyenne du monde.

Quel serait le point commun à toutes les guerres ?

La peur de l’autre qui pousse à devoir prendre l’avantage, le dominer pour ne plus le percevoir comme une menace. Parce qu’on l’extermine et qu’on est plus fort, parce qu’on le transforme (coucou la colonisation) pour qu’il soit plus comme nous, familier. Et le besoin de posséder (qui confine à une forme de pouvoir sur l’autre) qui s’extériorise à son paroxysme au sein du système capitaliste.

Un exemple de ce qui te touche

Je suis hypersensible donc comme dirait une amie « je peux pleurer devant un brin d’herbe ». Mais généralement, une solidarité entre les personnes, des actes simples d’amour désintéressés. Ça m’émeut au plus profond de moi à chaque fois. Et le pouvoir fédérateur d’un collectif qui se rassemble et qui exprime son mécontentement, ses valeurs, sa révolte. Ce sentiment d’exaltation et de justice.

Ton dernier mensonge

Je devais travailler et j’ai dû annuler un rdv avec des amis. J’ai dit que ma chérie était malade…

Une foi ?

Quand j’étais petite, je disais fièrement « je ne crois pas en Dieu ». A l’époque, en Normandie, c’était original. Et quand on me demandait en quoi je croyais, je répondais, toute contente de mon tour de passe-passe : « En l’Homme! » J’aimerais pouvoir toujours le dire aujourd’hui. Je crois en certaines valeurs humaines mais j’ai l’impression qu’elles ne sont pas dominantes et cela m’attriste. Alors une foi dans la Beauté plutôt car cela inclurait ces moments précieux d’humanité et ce qu’on peut ressentir quand on écoute de la musique, lit un bon livre, voit un petit baby sourire… C’est niais mais honnête!

Une dépendance ?

Oui et non. Je suis très volontaire. Mais je m’autorise à faire des choses dont je suis de fait dépendante (déni ou stratégie?). Je fume. Je bois beaucoup trop. Je mange avec délectation. Je parle. Je bois entre 5 et 6 litres d’eau par jour (un jour normal en France, pas en rando en Inde). Je dirais que mon rapport à l’oral n’est pas extrêmement sain !

Ton rapport avec le sexe ?

Particulier. Je sais que je suis sexuelle. Mais je fais trop vivre l’esprit au détriment du corps. J’ai des moments d’intensité. Quand je rencontre quelqu’une c’est toujours la passion mais ce sont surtout mes sentiments qui prévalent. J’ai déjà eu des orgasmes sans que l’on me touche. Et je n’ai jamais pu avoir de one night stand (même très ivre, j’ai essayé). (Rires.) L’esprit domine et j’ai du mal à me laisser aller à un rapport purement corporel, ça ne m’intéresse pas je crois, ça ne marche pas pour moi. Le sexe est aussi le moment du lâcher prise, l’accomplissement de ses désirs cachés. Il en dit long sur soi. Par exemple je n’aime que les brunes, c’est catastrophique. Je n’avais jamais réalisé que j’avais un type. Ça a sûrement un sens, mais je ne l’ai pas encore trouvé.

Qu’est-ce qui te rend heureuse ?

Le voyage, remonter mon col à Noël, découvrir et apprendre, lire, avoir une conversation passionnée avec beaucoup de gestes faits avec les mains, l’odeur de lait caillé dans le cou des bébés.

Une parole inspirante

Come as you are. (RIRES)

Une idée pour s’améliorer ?

LIRE et PARLER, mais surtout, écouter, apprendre, observer et se battre sans répit.

Qu’aimerais-tu devenir ?

Heureuz (tu as vu je me prends au jeu). Moi.

Un symbole ou une vision

Kali, dans le panthéon hindou. Le lotus qui prend racine dans la boue et éclot à la surface aussi merveilleusement. Le nœud svastique qui connote l’infini et l’intensité.

Qu’aimerais-tu ajouter ?

Poudre de perlimpinpin.

Lise m’a déjà beaucoup donné, en intelligence, en références et en rires. Al est temps de li rendre autant et plus. J’espère que la vie me lu permettra et que je serai à la hauteur.

1 Discrimination fondée sur le handicap.

2 Discrimination fondée sur l’appartenance à une classe sociale.

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