Interview de Caroline2018-06-22T00:45:54+00:00

Caroline

Caroline est une amie photographe qui vit à Londres. Elle vient coucher à la maison de temps en temps. Un jour, je l’ai vue sur scène. Elle balançait lentement un bac de bains photographiques, comme si elle le berçait. Je sentais la salle captivée par son sérieux, l’attention qu’elle porte à toutes choses, le bercement que cela crée dans la nuit. Nous partageons le Silence, le Vietnam, la solitude. J’aime ses efforts pour devenir humble. Ce n’est pas facile, tu vois l’Orgueil se cabrer en elle, ses yeux errer, perdus : « Tu me laisses encore tomber ? » Tu vois alors sa peau très blanche et poudreuse tout ensevelir, les grands hurlements qui affleurent en de légers tiraillements et qui se noient sous la lumière et la puissance du désir d’être libre.

Interview : Alpheratz – Crédit photo © Palmyre Roigt 2017

Qu’est-ce que Requiem a fait naître ?

De l’admiration, de la stimulation, de la motivation. De la force.

La linguistique explore l’interdépendance de la langue et de la pensée. Quel exemple peux-tu en donner ?

L’enfant à laquelle on rabâche sans cesse qu’elle est stupide ou inférieure va inconsciemment intégrer ces notions qui auront un effet désastreux à long terme sur sa confiance en elle et sa relation au monde. Il y a une œuvre intitulée « Labelled » (artistes : Emma Middleton+participants) au musée de Foundling à Londres qui présente un porte manteau mural, comme ceux qu’on trouve dans les écoles primaires. Des chemises blanches d’enfants y sont accrochées. Lorsqu’on s’approche on devine leurs noms brodés en bleu. A la place, les étiquettes rapportent le langage abusif que les adultes-parents et enseignants- leur répétaient à longueur de journée : « moins que rien », « grosse vache », « je te hais ».

Utilises-tu l’une des ressources du français inclusif ?

Pas du tout lorsque j’ai grandi en France. Depuis quelques années seulement. La lecture de Requiem m’a fait prendre conscience d’un autre niveau d’action, et je fais maintenant beaucoup plus attention au choix du genre dans mes phrases. Dans les premières pages de Requiem, l’utilisation de « al » et ses dérivés faisait bizarre…mais très rapidement on intègre ces nouveaux pronoms qui deviennent tout naturels. J’aimerais en savoir plus sur l’histoire de l’effacement du genre féminin dans la langue française. Au quotidien je parle anglais donc c’est vrai qu’il n’y a pas ce problème-là. Lorsqu’on ne sait pas on utilise « they »/« them ». Et puis il y a « it » pour les tournures impersonnelles. C’est peut être aussi pour ça que je n’adopte pas encore complètement de pronom inclusif. La règle de proximité me parle. La coprésence des deux genres c’est un peu long mais je l’utilise de temps en temps.

Pourquoi continuer à lire ?

Pour aller à la rencontre de quelqu’un, d’un univers.

An autaire phare

Susan Sontag, Patti Smith. J’ai envie de dire Maya Angelou mais je ne l’ai pas encore lue ; Herman Hesse, Antoine de Saint Exupéry. Tarkovski, même s’il est plus cinéaste qu’écrivain. Mon amie Julia Rowntree pour l’incroyable clarté de son phrasé qui fait que même le concept le plus compliqué est accessible à tous.

As-tu une cause qui te tient à cœur et que fais-tu pour elle ?

Je pense que le personnel est politique. Ma manière de m’engager est de partir de moi et d’agir localement tout en gardant à l’esprit les conséquences globales de mes actes. Pour moi être créatif est aussi une cause au sens de « choix de vie », de raison profonde qui donne un sens à tout ce que je fais, un mode de vie qui permet de ne jamais s‘ennuyer et de toujours découvrir plus. La créativité n’est pas que pour les « artistes » dits élitistes mais est une forme d’intelligence et d’inventivité qui peut être appliquée dans tous les domaines de la vie et par tous. Penser hors de la doxa. Quand on est créatif, avec peu on a beaucoup. J’essaye de partager cet esprit dans mon travail, par des ateliers utilisant des boîtes en carton photographiques (sténopés) comme outil d’expression ou d’apprentissage, dans mes rencontres, dans mon quotidien. Tout cela se fait sur fond de décolonisation des esprits et de déconstruction du système hiérarchique patriarcal et raciste dans lequel nous évoluons. Le travail sans relâche social et inclusif des femmes (surtout) a historiquement beaucoup joué dans la création de communautés et de solidarité.

L’école idéale devrait…

Oh là là, j’ai le droit à combien de pages ?!!!

1.Considérer chaque enfant comme étant unique et citoyen du monde. Il a la possibilité de créer en lui et autour de lui le monde auquel il participe. Un monde qui lui permette de s’épanouir et de grandir et d’apprendre dans le respect de soi et de l’autre. L’enfant apprend à être responsable de ses actes dans une connaissance du monde qui est globale et horizontale. Il a la possibilité de rêver et de réaliser ses rêves.

2.Proposer un programme scolaire que chacun puisse suivre en fonction de ses intérêts, cultures, passions, et à son rythme. Un programme où la pratique physique, la création artistique, le jeu, l’entraide et le partage sont au cœur du processus. Un programme où les choses du quotidien sont intégrées, comme la cuisine du déjeuner par exemple. Pas comme une corvée mais comme un plaisir ! Apprendre des choses sur son propre corps et son bien-être, comment ne pas tomber dans l’isolement, avoir une bonne santé mentale, le bricolage, la nature. Les premiers secours. Cultiver un sens de la curiosité et de l’encouragement. Plus de voyages, sorties, jardinage, parler des tabous : le sexe, la mort.

3.Valoriser le travail des instits et des professeurs. Que leur expertise et leurs efforts soient rémunérés décemment. Faire appel à des personnes extérieures, issues de professions diverses et variées, qui pourraient enrichir le programme par des ateliers pratiques en lien avec leur métier ou leur passion.

4.Non pas être une usine de l’éducation mais un jardin de l’éducation, avec des enfants qui sont écoutés et dont les idées et désirs sont valorisés.

Moi, Présidente de la République, je…

Je ne souhaite pas représenter une nation ou un état.

Quel serait le point commun à toutes les guerres ?

Elles naissent d’un manque de compassion et de compréhension envers soi et l’autre. Une peur des émotions il me semble.

Un exemple de ce qui te touche

Quelqu’un que j’ai rencontré récemment qui entame un voyage intérieur qui sera long et difficile. Très beau aussi j’espère. Accepter d’être vulnérable me touche.

Ton dernier mensonge

Je suis dans l’incapacité de mentir. C’est dommage, je crois que ça me servirait bien!

Une foi ?

J’ai foi en la rencontre. « Il n’y a pas de hasard, que des rendez vous », disait Paul Eluard. Le réseau humain. Je me méfie grandement des institutions religieuses mais je suis spirituelle. Je crois en quelque chose de plus grand ; des énergies, des esprits, absolument.

Une dépendance ?

En général je fuis tout ce qui me rappelle la dépendance. La quête d’indépendance est ma dépendance. Mais on devient vite esclave de sa quête de liberté!

Ton rapport avec le sexe ?

Moins on en parle plus on en profite! Pour moi le sexe c’est une plateforme d’expression et d’expérimentation parmi tant d’autres. Une expérience à vivre pleinement et à pratiquer, jamais un acquis. « A work in progress », always. Il permet chaleur, jeu, refuge, folie à l’unisson parfois, du sacré à l’échelle humaine, une recherche, une aventure. Mais aussi de la vulnérabilité.

Qu’est-ce qui te rend heureuse ?

Que les gens autour de moi avancent sur leur chemin et qu’on se croise de temps à autre. Ce qui me rend heureuse de manière plus égoïste, c’est de prendre le temps de me perdre, d’expérimenter, de lire, d’écrire, de vivre au rythme du soleil et de la lune sans la pression des résultats. Mais au fond, énormément de petites choses me rendent heureuse au quotidien, ce qui nous amène à la prochaine question…

Une parole inspirante

Elle provient du film Story of Kindness, « Histoire de la gentillesse » de Tran Van Thuy : « L’idée du mot tu te, «  relations humaines, fraternité ou simplement « gentillesse », a pour origine deux mots d’ancien chinois-vietnamien. Tu signifie « le plus petit élément ». Te signifie « la matière la plus subtile ». Ces deux mots combinés signifient que le lien humain se trouve dans les détails les plus infimes, auxquels nous devons faire attention.

La gentillesse n’est pas cette qualité dévaluée par les esprit sarcastiques qui l’associe la gentillesse à la débilité et la faiblesse. C’est une qualité rare qui, alliée au pragmatisme, permet d’intégrer l’autre à notre vision du monde, et nous permet d’être efficace et puissanx parce que justement, nous n’en avons pas l’air. C’est aussi une qualité qui rend heureuz et nous fait aimer de beaucoup.

Une idée pour s’améliorer ?

(S’)écouter.

Qu’aimerais-tu devenir ?

Un être humain encore plus tolérante, encore plus ouverte, encore plus en harmonie avec elle-même et le monde qui l’entoure. Une personne qui invite et inclut, sans filtres, avec générosité et sans jugement. Les expériences et rencontres riches et variées de la vie lui auront appris. Quelqu’un de bien, quoi!

Un symbole ou une vision

La chambre noire, le labo photo. Avec ses lumières rouges, C’est là où je « digère » le monde, mon oasis de création. Le temps s’arrête et la magie opère dans la révélation de l’image. A la fois un lieu mais aussi un espace interne.

Crédit photo © Florence d’elle 2010


Qu’aimerais-tu ajouter ?

Je suis honorée d’avoir eu l’opportunité de réfléchir à tout cela, d’avoir eu le temps de choisir mes mots et d’affiner ma réflexion. Reste à savoir si ça me fera agir encore plus dans ces directions.

« Adelphiquement », j’ai trouvé le mot qui lui convient. Ou « elfiquement ». Quelque chose comme ça.

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